NOUVEAUTES
SPECIAL LABELS

Label CLEAN FEED (Portugal) / distribution : Orkhêstra

DENNIS GONZALEZ’S SPIRIT MERIDIAN

Idle Wild

 

Les gongs et clochettes le disent d’entrée : c’est l’Art Ensemble of Chicago et son bassiste disparu, Malachi Favors, que le quartet convoque. Puis après qu’Oliver Lake et Dennis Gonzalez, entre souffles droits et circonvolutions sinueuses, aient pris le temps de défricher le terrain, c’est au tour de Ken Filiano de faire claquer et ricocher les cordes de sa contrebasse, telle une brise chassant les nuages noirs des deuils (Elechi – Elegy for Malachi Favors). Commencé par les entremêlements perçants du duo Lake-Gonzalez, Bush Medicine se transforme subitement en béguine made in Rollins. Bush, notre trépané du bulbe favori l’entendant, trouverait sans doute de quoi combler les trous de gruyère qui lui font office de cerveau. Oliver Lake sort grandi de Dust ; celui que l’on n’attendait plus retrouve sa vigueur d’antan. Le voici, astre érectile, fertilisant tous les soleils de l’univers. Et quand nos cinq garnements célestes s’impliquent en improvisation libre, c’est à nouveau l’altiste qui ouvre le bal. S’offrant au son, le voici flèche aux mille tracés, atteignant toutes les cibles passant à portée de son alto aiguisé. Quant au leader, comment ne pas souscrire à sa générosité ? Comment ne pas résister à ses enveloppements ? Celui qui demeure l’un des trompettistes les plus scandaleusement méconnu de la free music, vient de signer un disque, une fois de plus, remarquable. C’est son second pour le label portugais. Jamais deux sans trois, comme dirait l’autre.

 

GERRY HEMINGWAY QUARTET

The Whimbler

 

Soyons honnêtes, ce disque n’est pas le plus réussi de Gerry Hemingway mais vous êtes libre de penser le contraire. Et si l’on en écoutait un extrait pour alimenter le débat ?

 

MARK DRESSER

Unveil

 

Il faudra attendre Bacahaonne, la dernière plage du disque pour qu’une quiétude mélodique s’installe, douce, frémissante. Les dix pièces précédentes, chacune à leur manière, ne disaient rien d’autre que l’inquiétude, le doute de l’instrumentiste face à son instrument. Et ce doute, n’est-il pas, l’une des plus belles réponses que l’on peut apporter à ceux qui ne voient en Mark Dresser qu’un contrebassiste virtuose, dénué de toute sensibilité ? Certes le bagage technique du musicien est immense mais il a, ici, assez d’humilité, dans ce nouvel exercice en solitaire, pour ne pas en inonder le cadre. Sur ce disque, un fil conducteur revient souvent : il s’agit d’un archet noir et long comme la nuit, grondant et convoquant de sombres et graves résonances. Un archet qui ne se libérera jamais vraiment puisque revenant continuellement à la charge. Est-il lien ou fondement ? Obsession ou abandon ? La performance laissée au vestiaire, Mark Dresser prend soin de donner une direction précise à chaque improvisation, balayant de ce fait, toute tentation de vagabondage. Que ce soit en pizzicato avec des cordes flottantes, relâchées ou désaccordées (tendance Barry Guy) ou en archet dérapant et répété (tendance Barre Phillips), Mark Dresser signe avec Unveil, un disque des plus passionnants. Et là, le doute n’est pas permis !

 

MICHAEL BLAKE TRIO

Right Before Your Very Ears

 

Quelque chose a changé depuis Elevated (Knitting Factory 304). Quelque chose qui aurait à voir avec la maturité. Quelque chose qui ne se disperserait plus et qui se serait recentré vers une plus grande unité d’écriture et de jeu. L’écriture d’abord : beaucoup plus respectueuse des espaces (voir comment contrebasse et batterie gèrent magnifiquement leurs autonomies respectives), elle se joue des oppositions (Right Before Your Very Ears & All Of This Is Yours) et des ruptures de style. Le son ensuite : tranchant et mordant au ténor, sanguin au soprano, il peut s’inviter en débordements coltraniens (Funhouse) ou en tendresse profonde (Mt. Harissa, petit Alabama qui ne s’ignore pas). La fluidité enfin : qu’elle s’invite surprenante dans le très mouvant Run For Cover ou vive et aiguisée dans des exercices plus authentiquement jazz (Funhouse), elle témoigne, ici, du chemin parcouru par un saxophoniste dont on attend les prochaines livraisons avec impatience.

 

PAAL NILSSEN-LOVE

Townorchestrahouse

 

Il y a vers la sixième minute de ce disque, enregistré en concert au Kongsberg Jazzfestival, un refus qui interrompt l’unité initiale de l’improvisation. Après une mise en espace énergique en quartet avec un Evan Parker irradiant le flux jusqu’à implosion, le pianiste Sten Sandell, à qui échoit le rôle d’être à son tour leader de l’histoire, conteste la piste musicale que l’on lui offre (oblige ?) et laisse Paal Nilssen-Love et Ingebright Haker Flaten, tisser de longues et baroques nattes soniques. Quelque chose s’est perdu mais qui reviendra vers la treizième minute, quand contrebassiste et batteur, convoqueront de nouveau, les boucles tortueuses du britannique. De cette improvisation frémissante, forte de sa fragilité, atteignant quelques sommets érogènes, s’éteignant puis se réactivant au gré d’une géométrie spontanée –souvent consommée, parfois avortée-, ressort la force et les doutes des premières rencontres (mais s’agit-il d’une première rencontre, ici ?). Puis, peu à peu, après que ces géométries se soient accrochées et incrustées, le soprano d’Evan Parker impose une modulation longue et persistante, tout de suite consentie par Love et Flaten. L’improvisation, ainsi libérée de ses convenus, va ainsi, s’élever et atteindre une inspiration supérieure (merveilleux Evan Parker au soprano !). Incontestables moments de bonheurs que ce disque nous permet, aujourd’hui, de découvrir dans toutes leurs essentielles beautés.

 

JEAN-MARC FOLTZ & BRUNO CHEVILLON

Cette Opacité

 

Hasard ou coïncidence : clarinette et clarinette basse balisent le parcours de Bruno Chevillon. Après Louis Sclavis et Michel Portal, c’est au tour de Jean-Michel Foltz (les deux musiciens ont participé au quintet de Stephan Oliva) de venir grandir la fusion boisée de deux instruments frères (Eric Dolphy et Richard Davis en 1963 déjà !). Ici, un dialogue intense, sombre, généreux, tantôt dissipé, tantôt adouci. Une musique qui ne veut rien prouver, rien viser, sinon le désir de dire ensemble. Les phrasés peuvent se croiser, s’incruster, ils peuvent s’effacer au profit d’une périphérie de jeu rebelle, jamais ils ne se chevauchent ou ne se restreignent. Les voici, si proches dans leurs textures et leurs confidences (le murmure des anges), si humbles qu’on les dirait unis depuis des millénaires. Que ces deux aspects puissent ainsi communier si magnifiquement en dit assez long sur la beauté d’une musique, qui (le disque a été enregistré en public il y a deux ans), ne pourra que plus encore, s'élever avec le temps. Inutile d’en rajouter.

 

Mi3

We Will Make A Home For You

 

Surprenante de prime abord, l’utilisation du fender rhodes par Pandelis Karayorgis participe de la même démarche que celle qu’avait déjà élaboré le pianiste grâce au piano microtonal de Joe Maneri. Ici, à travers un répertoire faisant la part belle aux thèmes de Thelonious Monk, le son se fait sale, gluant. Et si les premières notes du Gazzeloni d’Eric Dolphy (un choix tout sauf innocent !) nous font irrésistiblement penser à l’orgue foutraque d’Alice Coltrane, c’est plutôt du côté des formations électriques de Miles avec Corea et Hancock que le pianiste tire son inspiration. Chez Karayorgis, un désir évident et obsessionnel de questionner la note. Non pas l’harmonie mais la note, sa vibration, sa portée, sa fonction. Que le pianiste reprenne ses recherches ici, dans un répertoire maintes fois rabâché, prouve la sincérité et l’authenticité du musicien. Ce qui aurait pu n’être que curiosité échappe à cet écueil, précisément grâce à cette sincérité et à une respiration musicale jamais prise en défaut ici. Ainsi l’utilisation que fait Karyaorgis du fender rhodes possède ce mérite de ne jamais noyer l’espace et d’offrir à la rythmique un terrain de jeu très étendu (admirables Nate McBride et Curt Newton, si justes et si sensibles).

Personnellement, j’en redemande.

 

HERB ROBERTSON NY DOWTOWN ALLSTARS

Elaboration

 

Certains ont bouleversé la jazzosphère, certains sont toujours là. Chaque musicien le recherche toute sa vie durant. Mais quoi, bon sang ? L’orchestre idéal, pardi. Herb Roberston l’a-t-il trouvé ici ? Il est bien sûr trop tôt pour l’affirmer.

Cette réunion, aussi prestigieuse soit-elle, ne cache même pas l’approfondissement d’un cercle (pour ne pas dire un clan), constitué depuis plus d’une dizaine d’années. On le sait, un petit couac dans le casting (Steve Davis chez Coltrane par exemple) peut venir enrayer la machine, stopper le parcours. Ici, on ne voit rien qui pourrait ralentir le propos du trompettiste. Il lui faudra, bien sûr, aller plus loin, rebondir vers plus de souplesse. Mais tel quel, cet orchestre sonne déjà comme l’une des plus belles machines à improviser du moment. Un leader salivaire, fruidifiant la phrase, lui prodiguant mille virées dérapantes ; un altiste tranchant, adepte du droit au but, bien moins bavard que d’ordinaire ; une pianiste brindillant l’air d’échardes saillantes ; un contrebassiste roulant mille rêves d’un archet liant et reconducteur ; un percutant aux fausses brisures, précis dans sa géométrie foudroyante et aimante. Une seule prise de plus de quarante-huit minutes. Au diable les combinaisons, les couleurs, les stratégies. Pourvu que ça dure !

 

WHIT DICKEY

In A Heartbreak

 

Ces gens-là sont imprudents. A force d’entrelacer leurs sons, de faire et défaire le mouvement, d’irriguer des flux sinueux et débordants, ils risquent grave. Les voici hors des terriers protecteurs, en partance vers l’aventure. Excitant le mouvement ou le ralentissant, ils livrent bataille : l’alto est vif et encore plus farouche que d’ordinaire, la trompette réunit et rassemble les troupes, le guitariste vrille et torsade la phrase de milles piqûres saillantes, le contrebassiste cherche encore plus de bois pour ériger des brasiers stimulants, le batteur fusille la matière et anéantit les tempi funèbres.

Imprudents, peu soucieux des issues faciles, les voici en marche vers des clairières encore plus denses, encore plus frémissantes. En recherche d’une paix et d’une liberté que personne ne pourra plus jamais leur contester.

 

JAMES FINN TRIO

Plaza de Toros

 

Oublions l’espagnolade inaugurale (Toreo de Capa) et l’inutile alibi tauromachique de Plaza de Toros pour retenir de ce second disque de James Finn, une intension lyrique totalement assumée. Et s’il fallait à tout prix y déceler une quelconque parenté tauromachique, c’est véritablement du côté de l’apprêté des Valverde et autres Hernandes Plà qu’il faudrait aller chercher plutôt que du côté de l’imbécillité rampante des Domecq. Mais arrêtons ici ces considérations, j’en entends déjà qui grincent des dents. Moins batailleur que sur son premier opus (le rageur Opening The Gates), convoquant moins de feu et de déluges, James Finn et ses deux acolytes (les merveilleux Dominic Duval & Warren Smith), parcourent à nouveau des contrées, qui pour avoir été mille fois explorées, n’en réservent pas moins quelques inattendues résonances. Sans doute Finn n’a pas encore tout a fait évacué de son jeu d’incontestables tentations coltraniennes. Mais quelle belle humilité se résout ici ! Quel beau déploiement du cri entend-t-on aussi (Plaza de Toros) ! Il y aurait quelques petites choses à reprocher au ténor, notamment une systématique de l’obsessionnel, mais a-t-on reproché pareille chose à Coltrane en son temps ? Certains ont vraiment la mémoire courte !

 

JUMALA QUINTET

Turtle Crossing

 

Réuni à l’initiative de Paul Flaherty, on ne peut pas dire que le Jumala Quintet encombre les étagères de nos discothèques, encore moins les scènes de nos chers clubs de jazz. Enregistré il y a cinq ans, Turtle Crossing est le genre de disque, qui parce qu’il a choisi de ne pas s’inviter en tonitruances opportunistes, risque de longtemps passer inaperçu. En cela, il est fidèle à l’esprit avant tout collectif de la free music. Car c’est bien le free jazz qui coule dans les veines de nos cinq amis, un free jazz bousculant sagement mais sûrement le cocotier, un free jazz sûr de ses intentions et de ses cibles. Mais plutôt qu’un énervement dissipé, Turtle Crossing préfère la fluidité et la sensibilité d’improvisations rassembleuses et magnifiquement mises en espace ici. Turtle Crossing ne laisse rien échapper : pas plus le lyrisme appuyé de Paul Flaherty que l’intensité frémissante de Joe McPhee ou les bouillonnants tracés d’une rythmique ouverte à toutes les intrigues. Et si Steve Swell peine parfois à trouver un matériau propice à ses agitées zébrures, ce disque en appelle beaucoup d’autres. Loin des brisures et des furies, une musique lucide comme la blessure de soleils amis et rayonnants.

 

CHARLES GAYLE

Shout!

 

Au fond, qu’est-ce qui a réellement changé chez Charles Gayle depuis Always Born (1988) ? Les standards ? Le piano ? On se souvient des déclarations fracassantes du saxophoniste à la fin des eighties : pas de mélodies, pas de standard et surtout pas de chababa (voici en substance ce que m’avait recommandé le musicien avant une rencontre en concert qui n’eut finalement jamais lieu à cause de l’entêtement borné d’un programmateur… qui se reconnaîtra peut-être ici). Puis, peu à peu, émergeantes du cri, des brides mélodiques s’invitèrent : avec Touchin’ on Trane (1991) d’abord puis quand Ayler pointa un peu de son bouc (Berlin Movement From Future Years / 1993). Mais si l’œuvre de Gayle avait depuis longtemps été bercé par les traditionnels (Left Every Voice sur Homeless déjà), ce n’est qu’avec Jazz Piano Solo (2001) que le musicien renoua (du moins discographiquement) avec les standards. Alors quoi de neuf ici ? Gayle s’est-il assagi comme l’affirment certains ? En êtes-vous sûrs ? Ne retrouvez-vous pas son cri dans le déchirant What’s New ? Et si Gayle s’est assagi n’en a-t-il pas le droit après tant de luttes et de convulsions extrêmes ? Ne peut-il pas chercher d’autres ponctuations, d’autres souffles moins dévastés ?
En tout cas, Charles Gayle reste Charles Gayle, c'est-à-dire un saxophoniste au souffle indompté, rageur, vengeur. Un son fulgurant, cassant, brûlant dont l’écho se poursuit jusque dans le I can’t Get Started de Vernon Jordan, petit modèle d’incision brutale joué au piano.

 

CHARLES GAYLE en quelques lignes

Charles Gayle est né à Buffalo dans l’Etat de New York le 28 février 1939. Il étudie le piano puis le saxophone ténor. S’immergeant dans le free jazz, il participe à l’aventure de la new thing new-yorkaise puis retourne à Buffalo prendre des cours avec le contrebassiste Charles Mingus. Il réintègre New York mais son style particulièrement convulsif effraie. Sans concessions, il continue de jouer sa musique dans la rue ou dans le métro. Devenu SDF, il joue avec Peter Kowald et Sunny Murray avant de fonder un trio avec le contrebassiste Hillard Greene et le batteur David Pleasant. Il enregistre six disques pour le label Silkeart puis anime les lundis soirs de la Knitting Factory. Il travaille avec Sirone, William Parker, Vattel Cherry, Marc Edwards, Reggie Nicholson, Gerald Cleaver, Rashied Ali avant de jouer aux côtés de Cecil Taylor. Il se produit en solo, enregistre de nombreux disques pour les labels Knitting Factory, Black Saint et FMP tout en renouant avec le piano qu’il utilise de plus en plus en concert. L’an dernier, il s’est produit en France aux côtés de Bernard Santacruz et de Ramon Lopez.

 

 

 

CHARLES GAYLE discographie.

 

Always Born (Silkheart) 1988

Homeless (Silkheart) 1988

Spirits Before (Silkheart) 1988

Repent (Knitting Factory) 1992

Consecration (Black Saint) 1993

More Live at the Knitting Factory (Knitting Factory) 1993

Raining Fire (Silkheart) 1993

Touchin’ on Trane (FMP) 1993

Translations (Silkheart) 1993

Kingdom Come (Knitting Factory) 1994

Live at Disobey (Blast First) 1994

Testaments (Knitting Factory) 1995

Unto I Am (Victo) 1995

Cecil Taylor / Always a Pleasure (FMP) 1996

Henry Rollins / Everything (2 13 61) 1996

Sunny Murray & Charles Gayle / Illuminators (Audible Hiss) 1996

Live in London (Blast First) 1996

Berlin Movement from Future Years (FMP) 1997

Delivered (2 13 61) 1997

Solo in Japan (PSF) 1997

Daily Bread (Black Saint) 1998

Abiding Variations (FMP) 1999

Ancient of Days (Knitting Factory) 2000

Jazz Solo Piano (Knitting Factory) 2001

Precious Soul (FMP) 2001

Rollins Band / Weighting (2 13 61) 2003

Configuration (Silkheart) 2005

Shout ! (Clean Feed) 2005

 

 

Label ROGUE ART (France) / distribution : Orkhêstra

HAMID DRAKE & BINDU

Bindu

 

Les souffles sont amis, ils se projettent, s’envahissent, roucoulent une douceur offerte. L’Afrique est là, mouvementée, cabossée (Remembering Rituals en duo avec Nicole Mitchell), donnée dans sa chair vive et fertile. Comme si tous les rythmes et soubresauts du monde s’étaient exposés puis mêlées dans un frémissement uni et solidaire.

A l’origine de ce projet, Hamid Drake ; griot rassembleur et tutélaire. Son frame drum caresse le rêve de toutes les unions. La transe s’est déplacée, son écho n’est maintenant que très lointain (le solo de clarinette basse de Sabir Mateen dans Meeting and Parting), tout s’est pacifié, uni, vissé, assemblé. Les frappes sont chaudes, érectiles, persistantes, insistantes. Demain, le monde s’éveillera peut-être au sensible. Bindu n’y aura pas été pour rien.

 

ROSCOE MITCHELL

Turn 

 

Il faudra bien un jour accorder à Roscoe Mitchell la place qu’il mérite. Trop souvent dans l’ombre d’un Art Ensemble of Chicago, depuis longtemps essoufflé, Roscoe Mitchell arpente depuis un demi-siècle, les terres d’une Great Black Music, qu’il n’a cessé de questionner et d’explorer jusque dans ses plus inattendus tréfonds. De toutes ces années de recherches et d’expérimentations (toutes n’ont pas été documentées sur disques), Turn témoigne magnifiquement. Unité de fond et non de forme puisque s’y côtoient improvisation libre, accents de musique classique et contemporaine, free jazz, funk, Turn fonctionne comme un immense puzzle aux assemblages multiples et gagnants. Et qu’ici, s’y révèle une section rythmique (Craig Taborn, Jaribu Shahid, Tani Tabbal) qui nous ennuya jadis aux côtés d’un assommant James Carter, montre à quel point Mitchell sait déceler la pépite enfouie. Saxophoniste perçant, ouvrant et modulant la marge comme peu surent le faire, compositeur habitué aux justes dosages, Roscoe Mitchell –aidé en cela par un label dont les trois premières références laissent présager de bien beaux lendemains- signe un disque important et en tous points enthousiasmant. Qu’on se le dise !

ROSCOE MITCHELL en quelques lignes

Roscoe Mitchell est né à Chicago le 3 août 1940. Il plonge très tôt dans la musique grâce à son frère qui lui fait découvrir la musique de Charlie Parker et Lester Young. Il s’essaye à la clarinette et joue du saxophone alto et baryton dans des orchestres scolaires. Il joue du be-bop aux côtés d’Henry Threadgill et accompagne le chanteur Jerry Butler. C’est en incorporant l’Experimental Band du pianiste Muhal Richard Abrams qu’il rencontre les musiciens de l’AACM. Il enregistre Sounds en leader en 1966 puis fonde le Roscoe Mitchell Art Ensemble qui peut être considéré comme la première mouture de l’Art Ensemble of Chicago même si l’acte de naissance de l’Art Ensemble (Lester Bowie, Joseph Jarman, Malachi Favors, Don Moye) ne sera officialisé qu’en 1969 avec le disque A Jackson in Your House. Installé en France, Roscoe Mitchell enregistre de nombreux disques avec l’Art Ensemble pour les labels BYG et America. Pendant cette période, il joue aux côtés de Grachan Moncur, Sunny Murray, Dave Burrell, Arthur Jones et de nombreux autres. De retour à New York, et tout en continuant de jouer au sein de l’Art Ensemble of Chicago, il se produit en solo puis fonde un quartet avec Muhal Richard Abrams, George Lewis et Spencer Barefield. Il travaille avec Anthony Braxton, Wadada Leo Smith et retrouve son complice Henry Threadgill. En 1980, il fonde The Sound Ensemble et un an plus tard joue en trio avec le chanteur Tom Buckner et le saxophoniste Gerald Oshita. Quelques années plus tard, il crée le New Chamber Ensemble puis le Note Factory, formations aux géométries variables.

 

ROSCOE MITCHELL discographie (leader ou co-leader)

 

Sound (Delmark) 1966

Roscoe Mitchell & The Art Ensemble (Nessa) 1968

Roscoe Mitchell & The Art Ensemble / Congliptious (Nessa) 1968

The Roscoe Mitchell Solo Saxophone Concerts (Sackville) 1974

Old Quartet (Nessa) 1974

Roscoe Mitchell Quartet (Sackville) 1975

Roscoe Mitchell & Anthony Braxton (Sackville) 1978

Nonaah (Nessa) 1978

The Maze S2 Examples (Nessa) 1979

Snurdy and her Dancin’ Shoes (Nessa) 1980

Mitchell/Buckner/Oshita : New Music for Woodwinds & Voice (Mutable) 1980

3 x 4 Eye (Black Saint) 1981

More Cutouts (Cecma) 1981

Roscoe Mitchell and the Sound and Space Ensembles (Black Saint) 1983

And Interesting Breakfast Conversation (Mutable) 1984

Sketches from Bamboo (Moers) 1985

Live at the Muhle Hunziken (Cecma) 1987

The Flow of Things (Black Saint) 1987

Live at the Knitting Factory (Soul Note) 1987

Live in Detroit (Cecma) 1988

Four Compositions (Lovely Music) 1988

After Fallen Leaves (Silkheart) 1989

Songs in the Wind (Victo) 1990

Live at the Knitting Factory (Black Saint) 1990

Roscoe Mitchell & Muhal Richard Abrams / Duets & Solos (Black Saint) 1993

This Dance is for Steve McCall (Black Saint) 1993

Hey Donald (Delmark) 1994

Bergamn/Mitchell/Buckner : First Meeting (Knitting Factory) 1995

Borah Bergman & Roscoe Mitchell / The Italian Concert (Soul Noet) 1995

Matthew Shipp & Roscoe Mitchell / Duo (2 13 61) 1996

Sound Songs (Delmark) 1997

The Day and The Night (Dzim) 1996

Nine To Get Ready (ECM) 1997

In Walked Buckner (Delmak) 1994

Roscoe Mitchell & Thomas Buckner / 8 o’clock (Mutable) 2000

Song for my Sister (PI Recordings) 2002

Solo 3 (Mutable) 2004

Turn (RogueArt) 2005

 

 

ROB BROWN

Radiant Pools

 

Et si le premier thème, furetant dans le terrier du grand Ornette, n’était là que pour nous dire qu’à chercher à tout prix la modernité, l’âme se perd. Que ce qu’élaborèrent Cecil, Ornette, Steve et qu’amplifièrent Bill, Wadada et quelques autres, résistera toujours au carbon 14. Pourquoi chercher des poux dans la modernité d’un Rob Brown et, en même temps, encenser de tristes copieurs, soutenus inconditionnellement il est vrai, par une jazzbizness pervers et mercantile. Mais arrêtons ici ces querelles d’arrières salles de billards pour se concentrer sur Radiant Pools, témoignage d’une journée passée dans l’antre du Peter Karl Audio Services Studio voici deux étés. Ce jour-là, un contrebassiste (toujours guitariste, rassurez-vous) se dégagea de la contrainte pour se fixer des rêves de palais baroques et scintillants. Ce jour-là, un batteur fut admis dans la belle confrérie de ceux qui animent le rebond et lui cèdent d’intenses pétales de lait. Ce jour-là, un tromboniste gambada d’un torrent à l’autre, amplifiant le souffle d’une rondeur envoûtante. Ce jour-là, un saxophoniste fora ce qui pouvait l’être. Ornithologue du cri, il s’envola, libre, fusionna avec le ciel, frôla les rayons de soleils lucides et amis. Ce jour-là, le jazz se foutait bien de sa modernité.

 

Mais aussi….

 

 

RAMON LOPEZ

Flowers Trio

(Leo Records / Orkhêstra)

 

L’improvisation : quelle drôle de chose ! La voici s’abandonnant aux doigts et à l’esprit de trois musiciens qu’il semble inutile de vous présenter ici. Que dire de plus sur un disque dont on ne peut que louer l’intensité et l’originalité. Enregistré dans le cadre de l’émission « A l’Improviste » d’Anne Montaron sur France Culture (quoi vous ne connaissez pas ?), ce disque en appelle plein d’autres. Alors au travail les amis !

 

 

RAMON LOPEZ en quelques lignes.

Ramon Lopez est né à Alicante (Espagne) le 6 août 1961. Il débute la batterie de manière autodidacte au milieu des années soixante-dix avant qu’un solo de Max Roach ne lui ouvre définitivement les portes du jazz. Il joue du be-bop puis choisit de s’installer à Paris en 1985. Il donne des cours à l’IACP d’Alan Silva tout en commençant l’étude des tablas avec Krishna Govinda. Il enseigne au Conservatoire Supérieur de Musique de Paris et entame une longue collaboration avec le saxophoniste François Cotinaud. Il se produit en solo tout en s’immergeant dans le flamenco (il accompagne alors Carmen Linares, Inés Bacan). En 1999, il forme un quintet avec Daunik Lazro, Thierry Madiot, Paul Rogers et Benat Achiary. Il est le batteur de l’ONJ de Didier Levallet de 1997 à 2000. Cette même année, il enregistre Aux Portes du Matin en duo avec la pianiste Christine Wodrascka tout en jouant en duo avec le saxophoniste Charles Gayle. La formule du duo lui est familière puisqu’en 2002, il enregistre un disque de duos en hommage au saxophoniste Roland Kirk. Il travaille par ailleurs avec des musiciens aussi divers qu’Anthony Coleman, Ausgusti Fernandes, Barry Guy, Howard Johnson, Jeanne Lee, Roscoe Mitchell, Joe Morris, Ivo Perelman, Enrico Rava, Louis Sclavis, Archie Shepp, John Surman, Claude Tchamitchian, Mal Waldron et de nombreux autres.

 

RAMON LOPEZ discographie (leader ou co-leader)

 

Ramon Lopez & François Cotinaud / Opéra (Musivi) 1992

Eleven Drums Songs (Leo Lab) 1997

Songs Of The Spanish Civil War (Leo Records) 2000

Christine Wodrascka & Ramon Lopez / Aux portes du matin (Leo Records) 2001

Duets 2 Rashsaan Roland Kirk (Leo Records) 2002

Flowers Trio (Leo Records) 2004

 

 

THE NU BAND

Live

(Konnex / Orkhêstra)

 

Et dire qu’il se trouve encore quelques joyeux plaisantins pour traiter ce magnifique quartet (Mark Whitecage, Roy Campbell Jr, Joe Fonda, Lou Grassi) de réunion de vétérans ! Ce disque est une source de jouvence permanente. Un disque qui déride les zygomatiques les plus fermés et nous ouvre les portes d’un free jazz plus mordant que jamais.

 

MICHEL BACHEVALIER – SIEGFRIED KESSLER

Catamaran

(Label Usine – Cafarnal Tribu)

 

Ici un duo complice. Siegfried Kessler tire des sons lunaires et saillants de son antique DX7. Michel Bachevalier lui emboîte le pas et tire des tempos fauves de sa batterie vibrante. Une histoire qui dure depuis quinze ans. A écouter sans modération.